Alors c'est l'histoire d'un client annonceur qui veut faire une vidéo avec un budget serré, d'un intermittent du spectacle et de la meilleure gestionnaire de projet d'une jeune société qui se bat pour avancer et ne pas trop perdre d'argent. (Car toutes les sociétés de production font un métier risqué).
Ca pourrait presque commencer comme une blague impliquant 3 personnages dont le dernier donnera la chute susceptible de nous arracher un sourire - mais ici c'est de grincements de dents dont il est question :
Le problème récurrent : contrôler ce qui se passe pour éviter les écarts ! La fameuse matrice des risques attachée à la gestion de projet...
Le client tire sur la corde : c'est son métier de client.
L'intermittent compte ses heures et espère qu'on ne va pas l'empêcher de contractualiser 3 jours sous prétexte qu'il n'y avait de budget que pour 2, alors qu'il vient d'enchaîner des nuits blanches.
La gestionnaire de projet est en relation avec le commercial qui a mis plusieurs semaines à signer ce contrat en-deçà du prix décent escompté, et la sonnette d'alarme a été tirée par le PDG qui s'excite en disant : "Putain on perd du fric sur ce contrat, finissez-en !"
Dans ce contexte, le client annonceur rencontre l'intermittent du spectacle qui monte le film. Ils sympathisent dans le dos de la chef de projet - forcément : pour faire un film, on a besoin d'un bon brief, mais pas forcément d'être là à chaque minute de l'exécution, surtout quand le budget ne couvre qu'un salaire entièrement. Le client ignore tout des problèmes liés aux abstractions économiques qui sous-tendent le business plan forcément bancal d'un projet aussi suicidaire que celui qui consiste à monter une boîte de prod. Bref, la gestionnaire de projet sait que :
- la marge réalisée sur ce film est de 20 % seulement au-dessus du salaire que l'on paye à l'intermittent pour ses 3 jours ;
- le commercial est en train de crier chaque jour qu'il est ulcéré par l'état de la concurrence qui l'a poussé à tirer les prix vers le bas sur ce marché de dupes, il évoque même les hémoroïdes de source probablement psychologique manifestement causés par toutes les opérations d'évangélisation stupidement mondaines qu'il a fallu faire de salons en salons pour que 3 clients en 3 mois commandent à la jeune société, chacune un projet, dont elle a négocié le tarif avec une âpreté digne de la vente d'une plateforme pétrolière avec la pression de lobbies et de gouvernements et de multinationales alors qu'il ne s'agissait que d'un bout de gras de quelques centaines d'euros;
- le client est en train de sympathiser avec l'intermittent et elle se demande s'ils ne vont pas convoler plus loin, plus tard ensemble sur d'autres projets pour toute expression de leur gratitude ;
- son salaire n'est certes pas couvert par ce type d'opération et à chaque fois qu'elle va dire au client annonceur que le budget "temps" passé a largement été explosé elle va passer pour un parasite qui tente de profiter de la situation avec cynisme et étroitesse d'esprit.
Dans ce contexte, un email échangé en direct entre le client annonceur d'une part, l'intermittent de l'autre, en ayant oublié de mettre "en cc" la gestionnaire de projet commandidaire provoque une crise mélangeant neurasthénie, découragement et bien sûr sautes d'humeur à teneur fortement conflictuelle.
Moralité : je décide d'écrire ceci pour le faire lire de temps à autre aux personnes impliquées sans savoir si cela servira à quoi que ce soit. Mais dans l'espoir de susciter un peu de compassion et moins de quant-à- soi : ce serait déjà beaucoup.
Pour insuffler à un projet, aussi insignifiant soit-il, l'énergie de le mener à terme, il faut un esprit d'équipe dans lequel, bien sûr, l'individualisme que chacun porte en soi (du moins en germe) doit rester sous contrôle. Le rôle du gestionnaire de projet est souvent d'une ingratitude indescriptible. Il est non seulement incompris, mais il est souvent interprêté comme un opportunisme sous-tendu par le seul appât du gain. Le client annonceur (pas tous, mais beaucoup manquent totalement d'éducation et de lucidité en la matière) se dit secrètement : "j'aimerais bien éviter cet intermédiaire : j'irais bien plus vite en parlant directement au créatif". Le créatif (le plus souvent intermittent du spectacle) se dit : "Non mais ils peuvent pas faire simple, ceux-là, qu'est-ce qu'on perd comme temps". Pire : lui peut très vite se permettre d'entrer dans le mode tutoiement avec le client annonceur, puisque les travaux en cours créent des occasions de proximité et donc des liens presque amicaux.
Pourtant, être garant des bonnes fins est une condition de la structuration, pas seulement d'une activité qui tente subrepticement d'être rentable sur le dos des autres, mais d'un travail cohérent qui donne un cadre dans lequel le créatif peut non seulement se conformer et s'épanouir, mais un cadre dans lequel il peut en dépassant et en maltraitant les règles, faire un acte de résistance et trouver une liberté paradoxale dans les carcans dont il s'affranchit en livrant sa vision et son travail. En d'autres termes plus simples : il a le beau rôle parce qu'on lui donne la possibilité de se concentrer sur la destruction des règles et des points de détails dont on le soulage en gérant pour lui tous ces aspects peu reluisants que sont : la prospection, la séduction, la contractualisation, la prise de brief, l'écriture d'un planning, la pédagogie requise pour expliquer tout ce qui va se passer "avant", "pendant", "après", et pour quelles déclinaisons possibles.
Enfin, on ne peut pas faire ce métier si les créatifs ne comprennent pas qu'on les aime ! Parce que pour faire ce métier, avant cela, il faut avoir envie de se mettre souvent en avant pour eux : en dernière analyse il pensent souvent, comme les documents administratifs semblent l'indiquer, qu'ils ont travaillé pour les chefs de projet, alors que c'est purement et simplement l'inverse. Nous sommes VRP au service de ces talents que nous admirons, et l'on oubliera très vite la créativité et l'esprit de marieur dont il nous aura fallu déployer les trésors pour faire fonctionner une certaine alchimie, parfois même sur des projets désuets voire totalement rebutants, et pour que dans l'air plane l'énergie des projets que l'on a envie de terminer proprement, et avec le bon dosage de pression.
Contrairement à un certain nombre de mythes qui ont la peau dure, de nos jours ce ne sont plus les artistes qui sont maudits, mais ceux qui tentent de les faire travailler dans de bonnes conditions et qui le plus souvent n'ont pas même la gratification, une fois qu'on les a pressés comme des citrons jusqu'à épuisement, d'avoir laissé la moindre trace.
Je suis sûr que les très rares personnes qui liront ce message, si elle le comprennent bien, en retireront une petite envie d'exprimer leurs besoins avec plus d'empathie et moins de suspicion à l'égard de ceux avec qui il leur faudra bien apprendre à travailler sans arrière-pensée.
Si nous avancions tous le coeur pur et les idées claires, nos projets pourront se changer en sources de fierté renouvelables.
Il conviendra alors de rechercher les methodes pour avoir le coeur pur et les idées claires.Pour tendre vers des projets constructifs et perennes, l'intelligence ne doit elle pas maitriser la sensibilité et l'emotivité qui soustendent l'origine de la creation?L'equipier peut il depasser son individualisme et son egocentrisme?Le chef du projet peut il lui montrer l'exemple?
Rédigé par: emma | 11 avril 2008 à 10h16